Longtemps fondée sur le dépannage et la proximité, la serrurerie de ville fait aujourd’hui face à de nouvelles réalités : clients plus exigeants, concurrence numérique et évolution des attentes en matière de sécurité. À cela s’ajoute une image ternie dont la profession peine à se défaire. Faut-il craindre pour son avenir ou y voir une occasion de se réinventer ? Éclairage avec le témoignage d’un serrurier parisien ayant fait évoluer son activité vers la haute sécurité.
Des origines artisanales au serrurier moderne
La serrurerie compte parmi les plus anciens métiers de l’artisanat. Les premiers dispositifs de fermeture remontent à l’Égypte antique, où des verrous en bois protégeaient temples et trésors. Depuis, la profession n’a cessé d’évoluer. Autrefois surnommé « popotier », artisan polyvalent chargé de petites réparations métalliques, le professionnel devient progressivement « métallier ». Il réalise alors grilles, rampes d’escalier ou cadres de porte. Avec le temps, la qualification s’affine pour devenir celle de « serrurier métallier », réunissant travail du métal et maîtrise des systèmes de fermeture. Pour Alain Selex, ancien gérant de la société Pasme 2 à Paris, le changement majeur intervient à la fin du XXe? siècle. « L’évolution du vrai métier de serrurier de ville s’est faite avec la création des portes blindées, il y a une quarantaine d’années. À l’époque, il n’y avait aucun problème pour l’avenir de la serrurerie : ces produits étaient en plein développement. » Cette montée en gamme marque le début d’une spécialisation pour certains artisans. Le serrurier ne vend plus seulement un dépannage, mais une solution de sécurité. « Les médias parlaient beaucoup d’insécurité et cela nous faisait énormément de publicité », se souvient Alain. Dans un contexte où les préoccupations liées aux cambriolages augmentent, la demande progresse fortement.
Malgré ces perspectives, la profession souffre d’une image contrastée. Dans les années 1990-2000, la médiatisation d’arnaques, la publicité téléphonique agressive et certains annuaires peu fiables alimentent la méfiance des particuliers.

La boutique Pasme 2 est idéalement située dans le 14e arrondissement de Paris.
Un métier sous haute pression
« Le métier a perdu en valeur. Il y avait énormément d’escrocs. » Aujourd’hui encore, cette réputation rend parfois difficile l’installation de nouveaux artisans. De plus, les attentes des clients évoluent. L’installation d’une porte blindée est désormais un véritable projet de sécurisation. Grâce à Internet, les particuliers arrivent souvent mieux informés, mais aussi plus méfiants. Les avis en ligne influencent fortement la réputation des entreprises. Le serrurier doit rassurer autant qu’intervenir. Dans ce contexte, la concurrence s’intensifie : multiplication des entreprises, plateformes de référencement captant une partie de la clientèle et pression accrue sur les prix. La transformation est également technique. Depuis les années 2000, l’essor de la serrurerie électrifiée oblige les professionnels à élargir leurs compétences. « À l’école, on nous apprenait à souder une grille ou à découper le métal. Aujourd’hui, il faut savoir installer une serrure connectée ou réparer un système Vigik. » Le serrurier devient progressivement un véritable technicien de la sécurité. Le cadre réglementaire s’est lui aussi renforcé. Certifications, normes et exigences des assurances — comme la certification A2P ou les règles liées à l’accessibilité et à la sécurité — encadrent davantage l’activité.

Les coffres forts restent une petite activité propre au serrurier de ville.
Quelles stratégies pour l’avenir ?

"Aujourd’hui, il faut savoir installer une serrure connectée ou réparer un système Vigik", Alain Selex.
Face à ces évolutions, la profession cherche de nouvelles voies d’adaptation. Certains artisans choisissent de se structurer et de gagner en visibilité en rejoignant des réseaux comme Serruriers de France. « Cela n’impose aucune contrainte, si ce n’est d’être sérieux », souligne Alain Selex, « c’est un partenariat qui offre une belle vitrine. » D’autres préfèrent rester indépendants, mais doivent alors investir davantage dans leur présence numérique. La formation apparaît également comme un levier essentiel. Face aux innovations technologiques, les serruriers doivent régulièrement actualiser leurs compétences.
Fournisseurs, organismes de formation et organisations professionnelles comme Cesame constituent pour cela de précieux relais d’information. Enfin, la dimension environnementale progresse. Le métier dispose déjà d’un atout : le métal est un matériau recyclable presque à l’infini. Valoriser le recyclage des matériaux et la durabilité des ouvrages peut contribuer à inscrire la profession dans une logique plus responsable. Malgré ces transformations, la valeur du métier reste liée à sa dimension artisanale. Savoir-faire, conseil et relation de proximité demeurent les principaux atouts du serrurier de ville et « les meilleurs moyens de se démarquer ». Comme le résume Alain : « Serrurier, ce n’est pas un métier en voie de disparition, mais en mutation. Il faut simplement savoir se réinventer. »
Entendu de-ci de-là…
« On attend de la réactivité et de l’honnêteté de cette profession, or moins d’un Français sur deux, a une image positive du serrurier. Comme chez les garagistes et les plombiers, l’escroquerie est omniprésente. Il y a 4 000 à 5 000 serruriers de ville en France et parmi eux des gens malhonnêtes. Tout casser et faire payer, les gens sont traumatisés, ils payent sans rechigner. On maîtrise un peu mieux la situation grâce à Internet et aux avis Google », Franck Peyron, ex-Vachette, ex-Prolians.
« C’est un métier avec une inertie, un besoin de service, de réactivité et de qualité de travail. Il y a des années de travail pour un jeune qui s’y met, mais il faut connaître son métier. Il faut une méthodologie pour intervenir sans avoir à tout démonter, par exemple sur un pivot grippé, ne pas démonter la porte, ça n’est pas possible », José Miranda, Grimaud.
« La reproduction des clés c’est une chose, la connaissance de la multitude de serrures existantes en est une autre. Des milliers de portes et de configurations différentes. Le bon serrurier est celui qui a vu l’essentiel des cas de figure. La manière dont les portes et les serrures sont posées ça raconte une histoire différente. Quand un ancien serrurier disparaît, c’est un pan entier qui s’éteint, par exemple, Nouzillet à Paris », Cyril Heidmann, OCC.
Quelle formation pour les serruriers de ville ?

© FSMD
Il y a un paradoxe autour de l’enseignement et de la formation du serrurier de ville. Alors que la notoriété de ce métier est quasiment aussi élevée que celle d’un pâtissier ou d’un boulanger, tout le monde ou presque, sait ce qu’est un serrurier, les formations sont éparses. Il y a bien eu un CAP de serrurier, or il a été supprimé en 2022. Le CAP Métallier quant à lui ne forme pas ni au dépannage sur les serrures ni à l’intervention en urgence qui constituent deux volets importants de ce métier.
L’on trouve des formations plus ou moins longues (et plus ou moins sérieuses…) chez les fabricants de serrures. Il existe aussi des organismes privés qui se lancent dans ce marché potentiellement lucratif. Prenons FMSD (www.formation-serrurier.com) qui propose une formation payante (entre 5 000 et 6 000 euros) de 120 heures validée par un diplôme reconnu par l’État. Nombre de professionnels citent la formation dispensée à Angers par le distributeur en matériel de serrurerie, la société Madelin (www.madelin-sa.com) considérée comme particulièrement solide et détachée d’une marque de serrure en particulier.
L’Union des métalliers, par le biais de son antenne du Grand Paris (Cesame), a pris l’initiative de créer un CQP (Certificat de qualification professionnelle) « serrurier de ville » qui permet aux professionnels d’avoir une reconnaissance de leurs acquis et de leur expérience.
Aussi, depuis 2024, l’Éducation nationale a rectifié le tir et lancé le Certificat de spécialisation (CS) en serrurerie. « Le CS Serrurier est un diplôme à part entière équivalent à un CAP qui se fait en un an et qui s’adresse en priorité aux jeunes sans expérience », explique Samia Messaci en charge de la formation à l’Union des métalliers. Deux établissements ouvriront une classe de CS Serrurier à la rentrée scolaire 2026-2027 : le Lycée professionnel (Erea) Édith Piaf à Paris (75) et le Lycée professionnel Sud Gironde à Langon (33). De plus, des discussions sont en cours avec l’école de production Iron Academy de Stains (93) pour intégrer cette formation en parcours d’apprentissage.
La famille Daché, dans le métier par vocation

© Pyc
Cantin, Virgile et Sophie Daché tiennent la serrurerie Guy Duval à Issy-les-Moulineaux.
Il suffit de consulter les avis Google au sujet de la société Guy Duval à Issy-les-Moulineaux (92) pour se rendre compte que l’on a affaire à une serrurerie de ville exemplaire. Un score de 5/5 pour près de 160 avis c’est un sans-faute. Cette entreprise familliale de sept personnes est dirigée par Sophie Duval, fille du fondateur. Elle travaille avec son mari Virgile et son fils Cantin qui s’est pris de passion pour ce métier de serrurier de ville. Virgile qui, dans une autre vie a été au Grep, un groupe d’élite des pompiers de Paris, a le sens de l’urgence dans la peau et il a réussi à transmettre ce goût à son fils. Sur leurs deux motos BMW GS solidement équipées, ils sillonnent cette banlieue ouest de Paris pour être plus vite près du client. « Nous sommes affiliés aux assurances et nous répondons aux urgences effraction. C’est infaisable en camionnette dans cette densité urbaine », souligne Virgile. Ce dépannage représente 30 % de l’activité. Le reste est fait de pose de bloc-portes et de contrats de maintenance pour les syndics de copropriété.
« Paumelles, ferme-porte, ventouse électromagnétique… la maintenance et les réglages sont aussi de l’urgence, il faut pouvoir intervenir vite ».
Des interventions en pleine nuit
Reste qu’il y a moins d’effractions car, depuis le Covid, il y plus de monde en télétravail. La recette du succès chez Guy Duval ne tient pas qu’à la réactivité, c’est une question de savoir-faire et de savoir-être. « Nous sommes collés au client, nous connaissons l’état de son patrimoine et savons ce qu’il cherche à protéger. Cela implique que nous soyons toujours impeccables, que l’on s’exprime correctement et que l’on sache parfaitement réagir dans des situations délicates ». L’équipe peut aussi bien intervenir en pleine nuit pour un particulier qui a perdu ses clés que pour une boutique de luxe qui a subi une attaque à la voiture bélier… Et que réserve l’avenir ? « Plus d’électronique. Les locations de courte durée ont déclenché un marché et un réflexe, ça va avec certaines serrures pas toutes. Il y aura plus de serrures et cylindres connectés avec du Wifi, des piles, une box… Cantin devra s’accommoder de cette évolution même s’il faudra toujours un pêne qui entre dans la serrure ».
www.egd-serrurier.com