© Benjamin Decoin
Alain Moatti, Architecte et scénographe, agence Moatti-Rivière à Paris (75)
Il est une des personnalités influentes de l’architecture contemporaine en France. Son parcours de vie comme ses projets sont marqués par une audace particulière entre architecture et scénographie. Alain Moatti est reconnu pour sa capacité à réinventer le patrimoine par des usages contemporains symbolisés par des objets uniques.

Alain Moatti est né en 1957 à Miliana en Algérie. Il arrive en France avec sa mère et ses sœurs en 1961, après la déclaration d’indépendance. Son père, agriculteur, est décédé trois ans auparavant. La famille, qui vivait de la terre, a tout perdu. Ce départ dramatique dans l’existence aurait pu plomber son parcours de vie, or il n’en est rien. Alain Moatti, n’a de cesse de se réjouir de la beauté, des rencontres, de réclamer plus d’interactions entre les individus pour faire société et de transmettre la culture dans son travail. Il a été lauréat parmi 180 candidats pour le réaménagement du premier étage de la Tour Eiffel. Rien que pour ce projet exemplaire il nous semblait évident de lui donner la parole dans Métal Flash.

Métal Flash : Quel est votre plus ancien souvenir d’enfance ?

Alain Moatti : J’avais cinq ans et j’arrivais d’Algérie à l’école primaire du 13e arrondissement de Paris habillé avec des vêtements d’été alors que nous étions en octobre. Tout le monde m’a regardé et je n’ai jamais oublié leurs regards.

M F : Quel élève étiez-vous ?

A M : J’étais un enfant rêveur. Un enseignant avait écrit sur un bulletin « Alain est absent même quand il est là ». Je n’étais pas du tout attiré par les matières scientifiques. Ma mère devenue enseignante m’a transmis le goût pour la littérature, le théâtre et l’opéra. Très tôt, j’ai senti qu’il fallait que je me tourne vers cet univers, la mise en scène d’opéra était me semblait-il, la seule voie qui pouvait me correspondre. La culture est une manière de vivre, voire une raison de vivre. Elle est une façon de préserver sa liberté.

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Le réaménagement du premier étage de la tour Eiffel.

M F : Et comment vous est venu le goût pour l’architecture ?

A M : Je dessinais et peignais. Après le bac j’hésitais, un copain m’a parlé des études d’architecture. J’ai réussi le concours d’entrée à l’École de Paris Villemin, mais je n’y suis pas resté jusqu’au bout, je n’aimais pas l’enseignement diffusé. J’ai préféré partir faire de la compétition de planche à voile sur la Côte d’Azur. Pour gagner trois sous, je suis devenu moniteur de planche à voile. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Antti Lovag, l’architecte inventeur des maisons bulle qui ont connu un certain succès sur la côte. J’ai alors travaillé durant trois ans avec lui. D’une grande générosité en termes de transmission du savoir, il m’a enseigné la transformation de la matière et encouragé à inventer ce qu’il nous manque pour un projet. Outre les projets inouïs que nous avons eus à réaliser, nous échangions avec quelques-uns des plus grands artistes. Un monde s’est ouvert à moi. J’ai pris conscience du potentiel de ce qu’il y a à vivre dans la création. C’est aussi à ce moment, dans les années quatre-vingt, que je me suis interrogé sur la place de l’architecture dans la vie.

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© Arep
Le projet en cours des Grandes Serres à Pantin, dans l'ancien site de Pouchard Tubes.

«Je cherche à détecter ces espaces qui sont indispensables à l l‘imaginaire»

M F : Quel regard portez-vous sur l’architecture ?

A M : J’ai reçu à l’école une éducation que l’architecture doit être fonctionnelle. Or, aujourd’hui je ne pense pas que l’on habite dans la fonction. Nous habitons dans deux choses : l’imaginaire et le symbolique. L’imaginaire est représenté, par exemple, par les objets qui ont une valeur sentimentale ou symbolique, que nous avons autour de nous et qui sont essentiels à notre histoire. Je cherche dans mes projets à détecter ces espaces et ces objets qui sont indispensables à l’imaginaire. La modernité a créé des lieux éblouissants et vides qui n’appartiennent à personne. Je cherche à créer des lieux qui appartiennent à tout le monde. Cela vaut aussi pour les bureaux qui sont aussi des lieux publics. Il leur manque souvent un aspect symbolique qui fait que les salariés d’une entreprise puissent s’y sentir chez eux. Il faut que quelque chose nous attende dans les lieux pour nous donner envie de revenir. C’est valable pour l’habitat, un musée, un hôtel comme pour les lieux de travail. Mon rôle est de trouver cette chose, cette ambiance, cet espace qui fera que les gens voudront y revenir. J’aime l’idée que l’architecture soit un « amplificateur relationnel », un moyen de relier les individus entre eux.

M F : Vous faites souvent le lien entre architecture et mémoire, pouvez-vous préciser ?

A M : L’architecture est un repère de mémoire. Or, il se fabrique beaucoup de lieux purement fonctionnels et lisses qui ne laissent pas de trace dans la mémoire. Des gens voyagent dans le monde entier uniquement pour voir certains bâtiments. Les traces des civilisations disparues sont dans nos mémoires, il faut trouver cette justesse symbolique qui fait que nos réalisations puissent coller au lieu et à notre époque. La pérennité de l’architecture vient quand cette unité symbolique est appropriée par les utilisateurs du bâtiment. Ils doivent aimer l’histoire que l’on a créée, afin qu’ils puissent y participer et la poursuivre.

M F : Parmi les bâtiments parisiens, lequel vous parle le plus ?

A M  :Quand j’ai gagné le concours du premier étage de la tour Eiffel je me suis dit que c’est le projet qui m’attendait. C’est une structure métallique tellement symbolique. La scénographie c’est l’art de la narration et ce qui m’intéresse c’est de raconter une histoire. À la tour Eiffel, nous avons veillé à raconter une nouvelle histoire sans rompre avec son passé.

M F : Quel est votre regard sur le développement durable en architecture ?

A M J’ai deux projets en bois en cours en ce moment. Mais ça ne peut pas être qu’un point de départ. Les lieux sont plus forts que l’écologie. J’aime cette phrase « le passé n’est jamais terminé ». On peut travailler à moins dépenser d’énergie, mais imposer un projet pour des raisons uniquement écologiques n’est pas suffisamment intéressant.

M F : Quel serait le projet que vous rêvez de réaliser ?

A M : J’adorerai construire un lieu de musique, un opéra…

Parcours

Alain Moatti fonde son agence en 1994, avant de s’associer en 2001 avec Henri Rivière pour créer Moatti-Rivière. Parmi leurs réalisations : le Musée Dapper à Paris, le musée Champollion à Figeac ou encore la Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais. Après le décès d’Henri Rivière en 2010, Alain Moatti poursuit seul l’aventure, tout en conservant le nom de l’agence. Parmi les références plus récentes citons le réaménagement du premier étage de la tour Eiffel, l’Hôtel de la Marine à Paris et les Grandes Serres de Pantin et le plus gros projet de bureau à Paris 50 000 m2 pour EY qui est en cours de livraison.