Un bandeau de message qui glisse subitement dans un coin du PC ou sur l’écran du smartphone, une pastille rouge avec un chiffre qui apparaît en haut de l’icône des mails et l’envie irrépressible d’appuyer sur la notification s’empare de nos doigts. Aux commandes de ce mouvement réflexe du corps se trouve le cerveau, accro aux notifications. Pour lui, le mail et le tchat sont du sucre : ils nourrissent un besoin d’immédiateté complètement irrationnel. Alimentée par un environnement de travail toujours plus connecté, cette addiction risque aujourd’hui d’empoisonner autant la vie des organisations que celle des salariés. Au bureau, les collaborateurs « les plus acharnés s’envoient plus de 2 000 tchats par mois, soit près de cent par jour », révèlent les experts de Lecko, cabinet de conseil spécialisé dans la transformation des environnements de travail, et les neuroscientifiques de Cog’X à l’occasion d’une étude sur un panel de 16 000 utilisateurs de Microsoft 365. Une autre enquête de Mazars et Mailoop, réalisée en 2023, indique qu’un salarié reçoit en moyenne 144 mails chaque semaine et que leur lecture et leur traitement occuperaient 30 % de son temps de travail. À ce flot s’ajoute le phénomène de réunionite aiguë, décuplé par la démocratisation de la visioconférence après la pandémie de Covid-19. Un fléau dans le monde du travail, largement documenté par une myriade d’études et qui contribue à la baisse d’efficacité, la perte de repères et la dégradation de la santé mentale.
Le côté obscur de la transformation numérique
Infobésité, stress numérique, hyperconnexion : les mots ne manquent pas pour qualifier la réalité de cette sursollicitation quotidienne au travail. Tandis que la transformation digitale des entreprises se poursuit, le volume des informations « dématérialisées » à traiter s’accroît proportionnellement. Entre l’ordinateur et le smartphone, les personnes passent de plus en plus de temps devant leurs écrans à produire et à collaborer. « La technologie permet, d’une certaine manière, un affranchissement de l’espace et du temps avec l’idée qu’il est possible de travailler partout et à tout moment », écrit Nadia Heddad, docteure en ergonomie, dans l’article « Espace, Travail et numérique. Le cas du travail en flex office », paru en 2021 dans la revue Actualités. Depuis la généralisation du télétravail, de nombreuses entreprises, ayant expérimenté un fonctionnement en 100 % distanciel, ont cependant fait une croix sur l’utopie du bureau sans frontière. Difficile de s’affranchir complètement des bureaux physiques y compris avec le renfort des technologies. L’expérience des confinements l’a prouvé à grande échelle : le lien social sans interface numérique est un besoin vital autant qu’un facteur de performance du travail collectif. Conscients de ces aspirations, les aménageurs et les entreprises ont redoublé d’efforts, imaginé et investi dans de nouvelles typologies de lieux, davantage centrés sur les relations informelles, la collaboration et la cohésion d’équipe. Sans pour autant parvenir à articuler pleinement les deux dimensions numérique et physique du travail.
Une répartition inégale des tâches
Au bout du compte, quelque chose a bel et bien changé dans la façon de travailler au bureau. Qu’il s’agisse de collaboration ou de communication, impossible d’échapper aux plateformes digitales. Dans un monde hybride, y compris paradoxalement lors du retour au bureau, la majorité des interactions passe forcément par les outils numériques. « De nombreux salariés reviennent au bureau pour collaborer mais se retrouvent finalement derrière leur PC, un casque sur les oreilles, à travailler comme s’ils se trouvaient à la maison. Ce n’est pas satisfaisant du point de vue de l’expérience utilisateur », observait Fabrice Berthelot, directeur de Poly et responsable des solutions et périphériques pour le travail hybride chez HP. Les entreprises se retrouvent effectivement face à un paradoxe : hyperconnectés, les salariés passent le plus clair de leur temps dans des zones collectives… pour du travail individuel ! Aménager des espaces de convivialité ne suffit donc pas. Le défi se joue aussi sur la partie management et l’encouragement de pratiques collaboratives différentes. Un exercice d’autant plus difficile que tout l’environnement de travail retient le collaborateur prisonnier de sa sphère numérique : il consulte le menu de la cantine, il réserve une salle de réunion, son poste en flex office ou sa place de parking par l’intermédiaire de son écran d’ordinateur ou de smartphone.

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Aménager la sobriété numérique
Alors comment réussir à faire décoller le nez des personnes de leurs écrans lorsqu’ils sont au bureau ? Comment débarrasser les collaborateurs du stress numérique sans rajouter une couche de complexité dans leur environnement de travail ? La logique du smart building vise justement à invisibiliser le plus possible la technologie pour les salariés. Pour Pascal Zératès, DG de Kardham Digital, « il existe aujourd’hui une rupture entre l’environnement physique et numérique à cause des conceptions et des raisonnements en silos. Souvent, les projets immobiliers s’enchaînent, l’un après l’autre sans véritablement considérer la notion d’exploitation du lieu et de ceux qui l’habitent. Lors du déploiement d’outils digitaux, cette deuxième phase est pourtant cruciale à penser et discuter collectivement. La visioconférence illustre bien ce paradigme : déployer de l’audiovisuel pour faire du hardware au kilo est contraire à toute logique de sobriété numérique ».
Vers un usage raisonné des technologies
À l’image de Kardham, conscient des synergies à opérer, certains acteurs du smart building intègrent le digital à leur politique globale d’aménagement et poussent en faveur du pilotage à l’échelle du bâtiment. Pour eux, le « sevrage » des écrans passera donc nécessairement par un usage plus raisonné et administré des technologies. Toujours est-il que si le remède au stress numérique consiste d’abord à ne pas hybrider systématiquement les espaces pour encourager le lien social, l’accompagnement des salariés au bon usage des outils demeure fondamental pour sortir de ces pratiques chaotiques.