Choisir une machine de fabrication française (ici le site de Cincinnati à Chambost-Allières) ou européenne, est un moyen clair de lutte contre la désindustrialisation. Choisir une machine de fabrication française (ici le site de Cincinnati à Chambost-Allières) ou européenne, est un moyen clair de lutte contre la désindustrialisation.
Acheter français, est-ce ringard ou responsable ? Longtemps considéré comme un mot sulfureux, le patriotisme économique retrouve aujourd’hui ses lettres de noblesse. Entre calcul de l’impact carbone, guerre des prix et cohérence industrielle, les professionnels osent enfin dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas : acheter local n’est pas un caprice, c’est du bon sens.

« Le patriotisme est mal interprété. On y voit du nationalisme, alors qu’il s’agit simplement de faire travailler des gens autour de chez soi », tranche Louis Richard, président de la métallerie CMR (Constructions Métalliques Richard) basée à La Chapelle-Heulin (44). Un constat que partage Laurent Ackermann, directeur de la division Architecture contemporaine chez Carl Stahl France, fabricant allemand de filets en maille d’Inox. Il préfère cependant parler de « patriotisme européen » : produire en Europe conformément aux normes européennes. Deux hommes, deux entreprises, mais une même conviction : ce qui était tabou hier devient une évidence aujourd’hui. Annie Sorel, vice-présidente de l’Obsar (Observatoire des achats responsables) et dirigeante de l’agence ASEA qui vise à promouvoir les achats plus responsables, a vécu cette évolution de l’intérieur. « Pendant quinze ans, prononcer le mot «patriotisme» à l’occasion d’une formation provoquait de la gêne dans l’auditoire. Aujourd’hui, ce n’est plus un gros mot. » Elle attribue ce changement aux prises de conscience de la responsabilité de certains dirigeants pour le développement économique de leur territoire et surtout depuis la crise du Covid, qui a brutalement révélé notre dépendance aux importations. Le débat s’est ravivé récemment autour de la question des produits agricoles et les accords du Mercosur. Ce qui énerve Louis Richard ? « L’hypocrisie. On déplore la désindustrialisation, mais dès qu’il s’agit d’acheter, on cherche le moins cher à l’autre bout du monde. »

Scope 3 : le carbone plaide pour la proximité

Au-delà des principes, c’est l’argument environnemental qui devrait réussir à convaincre. Le ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique le rappelle clairement : « Les normes européennes sont plus exigeantes, et en prenant en compte le mix énergétique, les productions réalisées en France et en Europe sont sans aucun doute plus vertueuses sur le plan environnemental ». Si le transport maritime pèse peu isolément, le mode de production, lui, change tout.

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"Prononcer le mot "patriotisme" à l’occasion d’une formation provoquait de la gêne dans l’auditoire", Annie Sorel.

Le véritable tournant vient du Scope 3. Ces émissions indirectes représentant 80 % du bilan carbone d’une entreprise. « Les acheteurs sont incités à y travailler avec leurs fournisseurs depuis cinq ou six ans seulement », note Annie Sorel. Cette prise de conscience transforme progressivement les pratiques : la SNCF, par exemple, crée un poste de directeur de la décarbonation. Carl Stahl obtient ses fiches FDES pour valoriser sa production européenne. L’écologie rejoint ainsi l’économie dans une même logique gagnante.

Quand on additionne réellement le tout, la proximité l’emporte. 

Le vrai coût de l’import

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"Nos concurrents asiatiques bénéficient de subventions d'État pour vendre à perte", Laurent Ackermann.

Au-delà de l’empreinte carbone, c’est le calcul économique qui parle le plus fort. Le TCO (Total Cost of Ownership) a tué le mythe du moins-disant chinois. Transport, douanes, qualité aléatoire, délais imprévisibles : quand on additionne réellement le tout, la proximité l’emporte. L’exemple de Manitou en est la preuve : le fabricant de chariots élévateurs a relocalisé ses contrepoids en fonte à cinquante kilomètres au lieu de les importer de Chine. Après un calcul complet, c’était tout simplement plus rentable. Le PDG l’a d’ailleurs revendiqué fièrement. Cette logique du coût global, Louis Richard l’applique aussi dans sa relation avec son principal client, les Chantiers de l’Atlantique : « Ils ne regardent pas que le prix. Ce qui compte, c’est le service, la réactivité, la pérennité. » Quand il achète du verre, il privilégie d’abord les fournisseurs proches ; à défaut, il élargit à l’Espagne ou à l’Italie. « Mais ça reste du local pour moi : on est en Europe. »

Le dumping qui tue

La concurrence, pourtant, n’est pas toujours équitable. « Nos concurrents asiatiques bénéficient de subventions d’État pour vendre à perte. Ils proposent des produits sans avis techniques européens. Nous, nous contrôlons tout, ça coûte cher et nous nous faisons laminer », déplore amer Laurent Ackermann. Mais le pire reste l’hypocrisie de certains donneurs d’ordre. « J’ai discuté avec des acheteurs de grandes sociétés de charpente métallique, particulièrement engagées dans une démarche de type RSE. Ils communiquent toute l’année sur leur empreinte carbone, puis achètent à l’autre bout du monde pour cinq euros d’économie au mètre carré. » Louis Richard enfonce le clou : « Les licenciements chez ArcelorMittal ? Nous en sommes tous potentiellement responsables. Si l’on achète l’acier en Chine, nos aciéries ferment. C’est mathématique ! »

Plusieurs leviers à activer

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"On déplore la désindustrialisation, mais dès qu'il s'agit d'acheter, on cherche le moins cher à l'autre bout du monde", Louis Richard.

Qu’en est-il de la commande publique ? « Les acheteurs publics français craignent la sanction s’ils favorisent le local, contrairement à l’Allemagne, pourtant soumise aux mêmes directives européennes », souligne Annie Sorel. Une exception toutefois mérite d’être relevée : celle du ministère des Armées, qui assume depuis 2010 de pousser les PME locales à répondre aux marchés et d’imposer à Thales ou Safran d’acheter français. Pour lui, c’est une question de souveraineté. Face à ces constats, des leviers concrets existent pourtant. Annie Sorel martèle un conseil simple : « Dialoguez avec vos clients sur le coût global. Ils ne comprennent pas toujours qu’un industriel local offre plus de réactivité et présente moins de risque de qualité, de respect des normes sociales et environnementales. La Charte Relations Fournisseurs et Achats Responsables, mais aussi le label Relations Fournisseurs et Achats Responsables sont autant d’outils à disposition pour valoriser la proximité ». Le ministère de l’Économie rappelle d’ailleurs que les marchés publics peuvent intégrer le Plan national pour des achats responsables et durables et des critères techniques favorisant la production locale. Les CCI, elles, multiplient les initiatives de mise en relation. Louis Richard conclut sans détour : « Après le Covid, tout le monde parlait de relocalisation. Aujourd’hui, on vend nos outils de production. Il faut arrêter d’aller chercher au loin ce que l’on peut avoir sous la main. »

Made in France comme arme commerciale

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L'usine Amada à Charleville-Mézières.

Le made in France n’est plus un simple argument marketing. Avec 89 % des Français souhaitant consommer davantage de produits nationaux et une image de qualité reconnue à l’international, il devient un véritable levier commercial et un outil de résilience. « Les entreprises avec circuits d’achats locaux absorbent mieux les crises », rappelle le ministère de l’Économie. Le Conseil national des achats en fait désormais un axe stratégique, tandis que les marchés publics disposent déjà de leviers : allotissement, plan achats durables, critères orientés vers la production locale. Une stratégie payante à moyen terme.

Le carbone, l’argument massue

Le Scope 3 (les émissions indirectes liées aux achats) change la donne : 80 % des émissions d’une entreprise proviennent de cette source selon l’Observatoire des achats responsables (Obsar). Or, le mix énergétique européen reste nettement plus vertueux que l’asiatique, transport maritime compris. Un argument de poids pour justifier l’achat local auprès des directions générales, désormais contraintes par les obligations de reporting carbone. Le verdict du ministère est clair : « Soutenir la production en Europe, c’est soutenir une décarbonation efficace