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Parmi la multitude de sources de stress des dirigeants, il y a celle de la panne machine. Les nouvelles technologies rendent celles-ci plus sensibles. Quant aux anciennes, il n’y a plus grand monde qui sache les réparer. L’arrêt de production devient difficilement supportable. Des pistes existent pour remédier au moins partiellement à cette contrainte.

« C’est une catastrophe ! », Lionel Dolciani, dirigeant de MD Alu à La Trinité (06) ne mâche pas ses mots. Selon l’ex-président des métalliers des Alpes Maritimes, la situation de l’entretien et du dépannage des outils de production en métallerie est dans une crise extrême. Dans les départements en carence de prestataires « 80 % des métalleries ne font pas de maintenance préventive et se contentent de l’entretien curatif et du dépannage d’urgence. C’est dramatique ! » Et d’ajouter que quand il s’agit de trouver dans le département un technicien de dépannage compétent, « c’est le désert ! ». Il faut se tourner vers des prestataires se trouvant à plus de 200 km. Pour comprendre comment on est arrivé là, il est éclairant de faire un retour en arrière. Le SAV, ou la disponibilité de l’outil de production en métallerie, n’est pas qu’une affaire de technicien qui viendrait réparer à la demande.

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Un équipement tel que ce centre d'usinage trois axes est devenu courant et suppose des règles d'utilisation rigoureuses.

Investissements dans un outillage industriel

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"80 % des métalleries ne font pas de maintenance préventive", Lionel Dolciani, MD Alu.

Il y a une trentaine d’années, une partie des entreprises de métallerie, sous l’impulsion notamment d’une nouvelle génération de dirigeants et de repreneurs, a investi dans des équipements modernes de production. L’idée étant de gagner en indépendance, en précision et en réactivité. Outre la commande numérique qui s’est greffée sur les machines traditionnelles, cette période s’est traduite par l’arrivée dans les ateliers de centres d’usinages et de débit automatisés, de solutions de découpe sophistiquées, de nouveaux postes de soudage voire de stockages automatisés. C’est aussi la période de l’informatisation et de la digitalisation des entreprises. Les bureaux d’études conçoivent les pièces et lancent les programmes de débit directement sur les postes de production. En somme, les PME du métal ont choisi de se doter d’outils destinés initialement à l’industrie. Or, à l’inverse de l’industrie justement, les entreprises de métallerie sont dispersées sur tout le territoire national et elles ont proportionnellement peu de machines dans leur atelier. Avec la désindustrialisation du pays, nombre de fournisseurs de machines ont pris connaissance du secteur de la métallerie durant ces trente dernières années. Une aubaine pour certains. Parallèlement, une part non négligeable d’entreprises, surtout des TPE, a gardé son ancien parc machines. Des presses plieuses et des cisailles, des poinçonneuses et des perceuses sur colonne de plus d’un demi-siècle et qui fonctionnent encore. Dans les deux cas, que ce soient les « modernes » ou les « traditionnelles », la question du dépannage et de la réparation est devenue cruciale.

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Chez Design Métallerie à Bourg Blanc (29) l'effort est porté sur la transmission vers la jeune génération.

Trop de capteurs qui fragilisent ?

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"Plus le client est formé, plus le risque de panne de la machine est faible ", Daniel Brenner, Bystronic.

Il est difficile d’imaginer un réseau d’intervenants en maintenance et dépannage réactif avec un tissu d’entreprises éparpillées sur le territoire et équipées d’un matériel hétérogène à la fois de haute technologie et de technique traditionnelle. Entre l’usine 4.0 avec deux ou trois machines et l’atelier qui n’a que peu bougé en cinquante ans, l’écart est considérable. Et pourtant, tous ont besoin d’être dépannés. « Sur les anciennes machines, il n’y a pas grand monde capable d’intervenir. Le parc est vieillissant car nous n’avons pas les intervenants compétents. Ceux qui viennent, se déplacent de loin et font payer 600 euros sur le déplacement seul. Il faut en plus que ce soient des profils touche-à-tout en pneumatique, en électricité, en informatique et en mécanique. Parfois il y a plusieurs rendez-vous pour un parc machines à inspecter. C’est coûteux, et nombre de TPE ne franchissent pas le cap », déplore Lionel Dolciani. Du côté des intervenants prestataires justement, ils sont tous concernés par la perte de compétence et la difficulté de recrutement. Gérald Lecoustre a été quatorze ans en charge du SAV chez Bystronic avant de créer son entreprise Laser Service 85 à Mouilleron-Saint-Germain (85). « La fiabilité des machines est globalement bonne aujourd’hui, mais on y a ajouté tellement de sophistication que forcément, le risque de panne grandit. Plus il y a de capteurs sensibles et plus le taux d’arrêts augmente et cela ne vaut pas que pour la technologie laser », dit-il. Pour celui qui commercialise en France des tables de découpe laser de fabrication chinoise, il est essentiel que le client métallier « ait la certitude que l’on va s’occuper de lui. Il faut pouvoir donner rapidement le sentiment que l’on est au courant de son problème et que l’on est en ordre de marche pour le régler ». Les hot-lines, les prises en main à distance et par internet du tableau de commande de la machine et les conseils personnalisés sont évidemment une réponse pour calmer le stress et trouver une solution. Chez Bystronic qui propose plusieurs niveaux de contrats de maintenance, l’on insiste sur la formation du client. « Il nous semble primordial face à des équipements de haute technologie de former un responsable machine au sein de l’atelier. Plus il est formé, plus le risque de panne de la machine est faible », explique Daniel Brenner en charge de la vente des lasers tubes chez l’industriel suisse. Reste à trouver la perle rare qui interviendra sur la machine quand ça se complique vraiment.

« Je recrute des techniciens non spécialisés qui savent démonter une mobylette et une tondeuse », lance Gérald Lecoustre. Une façon de dire que pour 80 % des pannes, il faut avoir du bon sens et le sens de la mécanique…

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La propreté dans les ateliers, comme ici chez Technifab à Villevaudé (77), est une des clés pour la fiabilisation de la production.

Où sont les Touche-à-tout débrouillards ?

On cherche donc des « touche-à-tout plutôt débrouillards ». C’est ce que semble avoir privilégié Véronique Roguet, codirigeante avec son fils Kevin de la Serrurerie Roguet à Saint Pierre en Faucigny (74). Cette métallerie aux portes des Alpes fait appel à deux intervenants indépendants, l’un pour les scies et les installations de débit et l’autre pour la zone de pliage et de cisaillage. Mais surtout, c’est en interne que la différence se fait. « Nous avons deux trentenaires à l’atelier, Jimmy et Édouard, deux métalliers qui ont la passion de la mécanique. Ils sont de bons bricoleurs capables de démonter et remonter un moteur en une journée ». Quand le parc machines est traditionnel cette approche de l’entretien courant avec les ressources internes est payant. « Le plus important est d’avoir des salariés respectueux des machines et de notre équipement. Quand un nouveau arrive à l’atelier, il est briefé par les anciens sur la manière d’utiliser les outils et de remplacer les consommables comme la lame d’une scie, par exemple », insiste Véronique Roguet qui constate ne jamais avoir eu véritablement de problèmes de SAV dans son entreprise.

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La révision et la remise en état d'une table plasma se font en interne chez Cheyere à Château-Porcien (08).

Des pistes pour sortir de l’impasse

Face à un état des lieux sur la pénurie de main-d’œuvre qualifiée qui ne changera guère, quelles sont les options pour les chefs d’entreprise ? Quitte à avoir des machines issues du monde industriel, autant s’inspirer de ce que ce secteur a entrepris il y a déjà plus d’un demi-siècle : la maintenance prédictive. Dans une métallerie cela passe par une connaissance précise de son parc machines et l’historique de chacune. Maîtriser les délais d’intervention, répertorier chacune des interventions et avoir dans son magasin l’essentiel des pièces détachées courantes et des consommables devrait être évident. Veiller à ce qu’il y ait des procédures d’utilisation de ces équipements et de les faire respecter est tout aussi évident. La mauvaise utilisation d’un outil est une des causes fréquentes de pannes. Avoir un répertoire mis à jour et facile à consulter des hot-lines et des contacts d’intervenants en réparation - maintenance est facile à mettre en place et apprécié de tous. Certains préconisent l’IA (intelligence artificielle) pour mettre en place un programme de maintenance prédictive performant, d’autres, à raison, estimeront que le bon sens et un peu d’encadrement suffisent à donner des résultats. Aussi, il n’est pas inutile de rappeler combien il est important de former des « spécialistes en interne » sachant que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Une voie qui est explorée par nombre de métalliers qui ont la place, c’est le doublement de l’équipement. Avoir deux plieuses au lieu d’une, ou garder l’ancienne en état de fonctionnement à côté de la nouvelle. Enfin, pourquoi la profession ne tenterait-elle pas la mutualisation ? Sans être utopiste, il doit être possible d’imaginer à l’échelle d’un département ou même d’une région, que les métalleries échangent leurs contacts sur les réparateurs indépendants compétents. Une manière de consolider le volant d’activité de ces « touche-à-tout rares » et de réduire le risque d’arrêt de production dans les entreprises.

SAV sur outillage : Hilti un cas d’école

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Dans cet atelier se réalisent près de 1 200 réparations par jour.

La marque Hilti est connue pour son positionnement haut de gamme. L’industriel du Liechtenstein a été pionnier en matière de réactivité pour le remplacement d’un outil défaillant. Outre son offre en Fleet Management (contrat de location longue durée) qui comprend la réparation, la maintenance et même la protection contre le vol, c’est toute la gamme Hilti qui est conçue pour être réparable. C’est une démarche vertueuse qui implique d’avoir le personnel et l’espace pour réparer. On annonce au moins 1 200 réparations par jour dans le site du fabricant en région parisienne.

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"Aujourd’hui, la majorité de notre accompagnement se fait en gestion de parc", Clara Parnaud, Hilti.

« Quand la machine est en réparation, dès le lendemain, une machine de prêt non facturée est envoyée au client pour le temps de la réparation », rappelle Clara Parnaud, cheffe de marché charpente métallique et métallerie. Celle-ci note que les jeunes générations de dirigeants sont preneuses « d’une meilleure traçabilité et d’un suivi de leur matériel ». Hilti propose un système de puces Bluetooth avec borne ou téléphone (On ! Track) qui permet, par exemple, de localiser une machine à proximité d’une équipe, dont le même outil est en carafe sur un autre chantier. « Aujourd’hui, la majorité de notre accompagnement se fait en gestion de parc, dans une logique de service tout compris, disponible quasiment sans interruption. Les métalliers peuvent avoir l’impression que cette formule est coûteuse, mais rapportée à l’étendue du service fourni, le rapport reste équilibré. L’idée est de disposer au lieu de posséder », constate Clara Parnaud. Sans doute que le succès de cette formule tient peut-être aussi, en partie, à la transformation des métiers et à l’évolution des compétences des salariés… 

Des utilisateurs moins impliqués ?

« Les utilisateurs sont moins concernés par l’entretien et la bonne utilisation des machines. Par exemple, ils ne nettoient quasiment jamais les crépines, ces tamis à copeaux, dans les scies à rubans. Malgré les rappels du chef d’atelier l’on retrouve parfois jusqu’à 6 cm de copeaux dans le bac, et les outils de coupe souffrent forcément. C’est pourtant de l’entretien journalier à la charge des opérateurs des machines », constate Lionel Dolciani de MD Alu dont l’entreprise réalise 90 % de son chiffre d’affaires avec de l’acier. Il en va de même pour le nettoyage quotidien sur son poste de travail, la soufflette sur l’électroportatif, les copeaux autour de la perceuse sur colonne ou le coup de balai après une journée de travail. « Quand il y a l’amour du métier on aime ses outils, or, je constate que de moins en moins de salariés prennent soin des machines », lâche le dirigeant de La Trinité (06).