Le téléphone qui sonne toutes les cinq minutes, les réunions qui s’enchaînent, les journées qui finissent tard… Et puis plus rien. C’est un des scénarii possibles pour le dirigeant qui a cédé les commandes de son entreprise. Il ou elle se retrouve projeté dans le monde du silence, celui de la retraite… Comment fait-on pour quitter une activité aussi stimulante et exigeante que celle de la métallerie ? N’est-on pas métallier à vie ? Comment se prépare-t-on à franchir le pas vers cette nouvelle vie ? Serge Carlo, dirigeant de Carlo Société Nouvelle à Saint-Malo (35), nous rappelle que « la transition de vie d’un retraité a quasiment autant de facettes qu’il y a d’entrepreneurs ». Celui qui est justement en train de chercher un repreneur poursuit, « cette période et son déroulement sont peu choisis par l’entrepreneur. Il doit composer avec la nécessité de rester performant et pleinement actif dans l’entreprise tant que la reprise n’est pas actée mais aussi s’adapter aux conditions de démarrage de ce qui va être la nouvelle vie de la structure et de son équipe ». Quelle que soit la voie choisie ou imposée, cette transition nécessitera un minimum de préparation.
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Organiser sa transmission
Selon l’étude de marché Xerfi réalisée pour l’Union des métalliers et publiée en novembre dernier, 20 % des dirigeants de la métallerie ont aujourd’hui entre 56 et 60 ans. C’est dire que le sujet en intéresse plus d’un et d’une. Cette retraite se prépare pour le chef d’entreprise au même titre que pour un salarié dès lors que le patron s’est salarié et a donc cotisé. La compagnie d’assurances Generali annonce dans un document que « les chefs d’entreprise peuvent perdre jusqu’à 70 % de leur revenu ». Sur ce terrain il est essentiel d’être accompagné, de préférence par des conseillers spécialisés. Dans les TPE et PME de la métallerie, c’est l’épouse et ou le comptable qui assurent souvent cette mission. La complexité des démarches administratives encourage à s’entourer de compétences spécifiques. Mais, avant toute chose, c’est la succession qui doit s’anticiper dès lors qu’il y a des enfants potentiellement concernés. René Courbet, ancien dirigeant de la métallerie SNA à Saint-Nazaire (44) nous rappelle qu’aujourd’hui, « moins de 50 % des enfants de dirigeants ont l’intention de reprendre l’entreprise familiale ». Cette transmission familiale n’est pas sans poser quelques questions essentielles : est-ce un cadeau d’exposer son fils ou sa fille aux incertitudes et aux doutes qui peuvent se présenter au dirigeant ? Sont-ils prêts pour assumer une telle responsabilité ? Mais aussi, « suis-je prêt à céder les commandes et à ne plus commander ? ».
Pour Jean-Claude Banuls, ex-dirigeant, d’Alu Catalan à Claira (66) la chose est assez claire. « Pour voir si les enfants sont réellement motivés, il faut les mettre très vite sur les chantiers et sur des dossiers difficiles. S’ils ne se lèvent pas tôt le matin pour y aller, alors ce n’est pas la peine d’insister ».
Véronique Rambault, passionnément safranée
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Celle qui a codirigé avec son mari Dominique les Ateliers Rambault à Mirebeau (86) a cédé les commandes à leur fils Yoan en 2023. Ce dernier était déjà depuis plusieurs années dans les murs et a manifesté tôt une âme d’entrepreneur. « Nous sommes partis tranquilles et n’intervenons plus dans les affaires », explique l’ancienne agricultrice devenue ferronnière. Sa nouvelle vie est un retour aux sources, à la terre précisément. Véronique Rambault a trouvé sa passion dans la culture du safran. Elle commercialise les pistils de cette fameuse épice en direct sur les marchés locaux. Quant à Dominique, il soigne sa passion pour la chasse en fabriquant notamment des miradors de battue, en métal évidemment…
Un conseil ? Rester actif, se désensibiliser vis-à-vis de l’entreprise et se projeter sur autre chose est essentiel.
Roger Giraud, le détaché
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Celui qui a dirigé durant des décennies avec son frère Christian la société Daniel Giraud à Champagne au Mont d’Or (69) a pris sa retraite en 2012. Il a alors créé une microentreprise qui facturait ses prestations à la métallerie. « J’ai senti à un moment qu’il fallait s’arrêter. J’ai continué un temps à donner des coups de main sur les dossiers de qualification Qualibat, par exemple ». Aujourd’hui, une fois par trimestre, Daniel est convié à des commissions au tribunal administratif. Membre actif au sein de l’Union des métalliers, il y a lâché toute activité. « On ne se sent plus très utile quand les normes et les technologies changent si vite. On risque même de faire des bêtises ». Désormais, il consacre du temps à une de ses passions : le vélo.
Un conseil ? Veiller à continuer à recevoir Métal Flash.
Un moment de deuil
Cette assurance du dirigeant et père de famille, peut cacher aussi un profond désarroi. Transmettre ses commandes est un moment de deuil. Qu’en pense Karima Ouadah, coach de dirigeants installée en Suisse ? « L’entreprise est souvent leur bébé. C’est toute leur vie. Plus elle est petite et plus ça va être compliqué de transmettre. L’investissement personnel est tellement intense. Dans une entreprise de taille moyenne, une ETI, il y a un management intermédiaire qui a joué le rôle de tampon. On y trouve d’ailleurs parfois le ou les repreneurs. Les dirigeants de TPE ont inscrit leurs valeurs dans l’entreprise. Dire que c’est la fin, revient à perdre un bout d’eux-mêmes. C’est une perte de statut social. De dirigeant on est brusquement retraité… ».
Alain Carré, l’hyperprésident
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En 1973, à 24 ans, il crée son entreprise de métallerie dans la région de Toulouse (31). Alain Carré a cédé en 2005 à son fils Frédéric un groupe de 200 personnes. Cette carrière éclatante a été marquée par deux mandats de président de l’Union des métalliers. « Quand avec mon épouse Martine, nous avons vu que notre fils était capable de reprendre, nous avons levé le pied. Je ne suis pas du genre à m’accrocher aux branches. Je transmets et je laisse faire ». Alors que le groupe Carré connaît des « turbulences », Alain est plus que jamais investi dans le rugby, son autre passion. Il est depuis vingt ans président du club de Colomiers (31) et jusqu’à il y a peu, président d’un bailleur social. Son agenda est toujours rempli.
Un conseil ? Ne pas être trop sentimental, autrement on ne dort plus. Avoir une passion et s’y consacrer à fond.
Serge Carlo, l’inquiet
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Toujours dirigeant de la métallerie Carlo Société Nouvelle à Saint-Malo (35), Serge Carlo est, à 63 ans, en quête d’un repreneur. Son entreprise qui compte une dizaine de salariés, dont fait partie son épouse, est en redressement judiciaire. Cela fait suite à un impayé par un promoteur immobilier. « Je n’ai aucune visibilité sur quand et comment va se faire le démarrage de ma nouvelle vie et cela ne m’importe pas tant. J’aimerais que l’anniversaire des 65 ans de l’entreprise créée par mon père soit le démarrage de sa nouvelle vie ». En attendant ce repreneur providentiel ou une éventuelle liquidation, Serge imagine sa seconde vie sur les flots. Passionné de bateaux à voile, il veut s’investir intensément dans la course au grand large.
Un conseil ? Ne pas attendre d’avoir des soucis pour vendre son entreprise…
Parti trop tôt ?
Cette perte de repères et de statut concerne aussi les cadres. Dans l’univers de la métallerie qui reste un des secteurs les plus « attachants » du BTP, on le remarque chez certains directeurs de partenaires des métalliers. C’est le cas de Philippe Richard, ancien directeur chez KDI. Celui à qui nous devons le réveil de la menuiserie acier en France est parti en retraite en 2011. Le père de la gamme Fineline s’est installé dans le Var. La mer Méditerranée ne suffit pas à lui faire oublier l’univers de la métallerie. Un temps il continuait à visiter les salons, du bâtiment dont Métal Expo. Sur les réseaux sociaux, il continue de promouvoir l’acier. « On ne quitte jamais vraiment la métallerie. Je pense même que sur les réseaux je suis plus actif que certains distributeurs pour mettre en avant les ouvrages des métalliers ». Dans sa commune il s’est battu avec acharnement pour faire restaurer à l’identique les anciennes halles, mais le budget avait été jugé trop élevé. Il avoue, « le métier m’a manqué, je suis peut-être parti trop tôt ». Il se console en voyant que les jeunes cadres qu’il a recrutés il y a quinze ans sont encore dans le métier.
Jean-Claude Banuls, le baroudeur
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Celui qui a passé une partie de son enfance au Maghreb et a travaillé dans l’industrie pétrolière au Moyen-Orient, a cédé les commandes de son entreprise en 2011. Sa fille et l’un de ses deux fils dirigent désormais Alu Catalan à Claira (66). Bien que cette transmission n’ait pas « été de tout repos » et qu’elle lui a été quelque peu « imposée », il donne encore des coups de main. « Je prépare actuellement les nouvelles grilles tarifaires sur Prodevis », dit-il. « Je ne suis pas inquiet de les voir aux commandes ». Détaché sentimentalement de la structure, il guette la moindre occasion pour « barouder » avec son épouse sur les routes et les pistes lointaines. De préférence sur les traces de son enfance, en Afrique du Nord.
Un conseil ? Ne pas transmettre au premier venu, trouver la personne de confiance.
René Courbet, l’enthousiaste
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Il a repris SNA en 1975, à tout juste 25 ans. L’entreprise de Saint-Nazaire (44) ne comptait que trois compagnons. Lorsque René cède sa métallerie à un jeune ingénieur en 2006, elle comptait alors 49 salariés. Quatre ans plus tard, c’est le fiasco et l’entreprise est contrainte à la liquidation. Dur à vivre pour ce passionné du métier qui s’était engagé à fond dans le projet de la transmission. « J’étais resté huit mois bénévolement pour lui présenter les fournisseurs, les clients et les donneurs d’ordres de mon réseau », lâche-t-il amer. Notre homme n’est pas plus abattu que ça aujourd’hui. Il consacre 100 jours par an à ses deux passions : la chasse et la pêche. « C’est avant tout l’occasion d’un moment convivial avec les amis autour d’un bon repas ».
Un conseil ? Veiller à se faire bien accompagner pour la transmission…
Viser une passion de sortie
Le caractère émotionnel de la transition est sans doute moins fort quand le repreneur est un inconnu. La revente de l’entreprise est une option envisagée par près de 40 % des dirigeants (Étude Xerfi Union des métalliers). Pour autant, là encore, le choc peut être rude quand, la transmission ne connaît pas le succès escompté. René Courbet en a fait l’amère expérience. À peine quatre ans après la vente de SNA, l’entreprise est liquidée. Celui qui avait un solide réseau local admet que « c’est difficile à vivre d’être associé à une faillite alors que l’on n’y est pour rien ». Le blues du cédant mérite là encore un accompagnement. Pour Karima Ouadah c’est « une étape de vie d’une immense charge émotionnelle. Se dire que l’on n’est plus indispensable impose de redéfinir son parcours de vie ». La coach rappelle que « les gens se définissent par leur métier. Le cédant doit se préparer à dire « je suis retraité ». Il bascule dans un statut d’inactif ».

© 123 RF
Il faut penser à redéfinir son profil personnel et sortir du cadre (carcan) professionnel.
Plusieurs des ex-dirigeants que nous avons interrogés ont parfaitement maîtrisé ce virage existentiel. S’ils ont piloté passionnément leur entreprise, ils ont généralement su cultiver une passion pour la suite de leur vie. Une transition réussie qui montre que, même après avoir quitté le monde de la métallerie, il est possible de redéfinir son horizon avec énergie et enthousiasme.