Ailes de colombe ou d'ange ? Ailes de colombe ou d'ange ?
Elles étaient six. Six ailes d’acier qui ont ouvert la voie au spectacle de l’inauguration des Jeux olympiques de 2024. Éphémères par nature, elles ont pourtant fait l’objet d’une longue réflexion pour leur mise au point.

Le 26 juillet 2024, le monde découvrait sur les écrans ce qui s’avère avoir été la plus inédite des cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques de l’ère moderne. Jamais une ville n’avait tenu aussi activement le rôle de décor. Jamais autant de « tableaux », de séquences mises en scène, n’ont été présentés avec une telle variété de styles et d’originalité. Malgré la pluie battante, le spectacle fut une réussite. Sous la houlette de Thomas Jolly, directeur artistique solidement secondé par Thierry Reboul directeur exécutif de Paris 2024, cette cérémonie a été l’occasion d’une expression des multiples talents artistiques et techniques dont dispose la France. Le métal et les métalliers y auront contribué à leur manière. Un élément de décor en particulier en a été l’illustration : les paires d’ailes lumineuses installées sur deux ponts au-dessus de la Seine et devant la tour Eiffel. Repères lumineux pour le passage du cheval mécanique et plus loin du cheval vivant, ce sont les ouvrages les plus proches de ceux réalisés tous les jours par les métalliers. Le type de profils en acier et les outils utilisés sont bien ceux de la métallerie.

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Il a fallu rectifier certaines pièces une fois sur place.

Une dimension symbolique

Les ailes sont un rappel au lâcher de colombes qui marque traditionnellement l’ouverture des jeux. « La production voulait des ailes sur les ponts qui devaient, en perspective, se retrouver dans l’axe d’un cheval qui avance sur la Seine. Nous avons cherché à symboliser des ailes d’ange, d’Icare et de colombe de la paix. J’ai été très tôt mis au courant pour le cheval au galop sur la Seine, en revanche les gens qui travaillaient sur celui-ci ne savaient pas qu’il allait y avoir des ailes sur les ponts. C’était volontaire afin de cloisonner l’information », se souvient Alexandre Boré, dirigeant des ateliers Bulle basés à Montreuil (93). Ce dernier a commencé à réfléchir au projet dès avril 2023. Le secret était de mise à tous les niveaux pour réserver l’effet surprise au jour J. Au départ, il s’agissait d’avoir toutes les ailes sur trois ponts de Paris : Pont Saint-Louis, du Carrousel et d’Arcole. Lorsque Thomas Jolly découvre l’objet lors du montage à blanc à l’atelier, il est subjugué et décide d’en faire installer une paire devant la tour Eiffel. Cette belle idée a donné un éclat supplémentaire à ces ouvrages éphémères.

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Une partie de l'équipe qui assuré la fabrication, la pose et la mise en mouvement des ailes.

Chantier à haut risque

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Le secret et la sécurité. Ces deux critères ont accompagné de près la fabrication des ailes. Il ne fallait pas laisser filtrer la moindre information avant l’inauguration. Pour avoir côtoyé de près l’un des métalliers de ce chantier, je confirme que ce secret a été respecté jusqu’au bout. La sécurité quant à elle a été une obsession de tous pour deux raisons : le moindre accident aurait ruiné la cérémonie et le risque d’attentat était réel. Des opérations ont été menées par les services de Police pour « éliminer » des cellules prêtes à passer à l’action. Aussi, les entreprises intervenantes, dont les métalliers de Bulle, devaient se conformer à un protocole de sécurité strict. « Nous étions tous passés au crible des Renseignements généraux. Pas question d’avoir un fiché S sur le site. Juste avant l’inauguration, tout a été contrôlé par le service de déminage et les chiens renifleurs. Toutes nos malles ont été ouvertes, parfois de force », rappelle Alexandre Boré, dirigeant de Bulle.

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Un mécanisme de bascule

Mais de quoi s’agit-il exactement ? Les ailes dessinées par Alexandre Boré sont entièrement en tube d’acier de 120 × 60 mm en périphérie et de 40 × 40 mm au centre. Elles ont été construites en trois morceaux, assemblées en atelier pour être transportées en convoi exceptionnel jusqu’aux lieux de montage. Parce qu’il n’était pas question de cheviller sur la chaussée ou sur le bâti des ponts, un calcul méticuleux a été réalisé pour répartir les masses et assurer lestage et autoportage. Chaque aile pèse 1,2 t avec une surface de 60 m2. Il fallait trouver un moyen de faire basculer les ailes à l’avant des ponts de manière à se positionner légèrement en dessous du tablier. « Le casse-tête consistait à créer un système uniquement mécanique et sécurisé permettant de pivoter et faire basculer les ailes en quelques minutes pendant le spectacle », se souvient le dirigeant de Bulle. En collaboration avec le studio Adhoc, les métalliers définissent alors un principe. Chaque aile est montée sur trois pivots et couchée sur le dos sur un châssis qui est lui-même monté sur des chariots. Les IPN cintrés font office de rails permettant de faire pivoter l’aile horizontalement. « L’aile est au-dessus du pont au départ et quand nous la pivotons elle se place en porte-à-faux au-dessus de la Seine. Il y a 40 kg de plus en bas qu’en haut de l’axe de charnière, il suffit alors de retenir l’aile pour qu’elle descende doucement jusqu’à sa position verticale », précise Alexandre Boré. Il y a bien un système de treuil qui accompagne le mouvement, il est doublé par des palans, deux points de retenue et deux jambes de force sont aussi en appuis. « Pour le retour c’est le treuil qui agit en mouvement arrière ». Cela paraît simple, mais il a fallu des mois d’études et de simulation pour parvenir à mettre au point un ouvrage qui, en cas d’accident aurait eu des conséquences dramatiques.

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Pas question dans se fixer dans le bâti des ponts. Près de 350 à 450 kg ont été placés sur chaque pied pour assurer le lestage.

Un noyau dur devant la tour

La mise en place, c’est-à-dire le basculement de chaque ensemble, s’est faite en une dizaine de minutes avec l’aide de quatre métalliers sur chaque site juste avant le passage du cheval. Devant la tour Eiffel, les ailes ont été montées sur des échafaudages lestés d’une hauteur de 6 m. Actionnées par le haut, les ailes basculent et tombent ici à 3 m du sol. C’est le noyau dur des techniciens de Bulle qui s’est retrouvé à actionner le mécanisme devant la vieille dame de fer. L’équipe constituée d’Alexandre, d’Igor, de Théo, d’Yves et de Jesse, tous habillés de noir pour plus de discrétion, s’est installée dès l’après-midi du 26 juillet dans des hamacs sous les ailes à l’horizontal. Elles étaient recouvertes d’une voile d’ombrage noire pour ne rien laisser transparaître vers l’extérieur.

Démontées le lendemain, elles ont été détruites conformément aux exigences contactuelle. Certains éléments ont toutefois été conservés. L’atelier Bulle travaille actuellement sur un projet de création d’une œuvre alternative constituée de certains de ces éléments. Tel est le destin des pièces de décor. Bien que fabriqués selon des règles strictes de sécurité et de durabilité, elles sont par nature éphémères. Une courte vie pour ces ailes lumineuses à l’image des étoiles filantes. Pour l’auteur de ces lignes, elles resteront à jamais des ailes d’ange qui continueront de briller dans le ciel.

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Ce jeune homme au centre donne une idée de la dimension de ces ouvrages.
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Maître d’ouvrage : Paname 24 / Comité d’organisation Paris 2024

Maître d’œuvre : Thomas Jolly, directeur artistique, Thierry Reboul, directeur exécutif

Scénographie et BE : Studio Adhoc, Jean-Marc Weill, architecte et ingénieur structure

Métallerie : Ateliers Bulle

Éclairage : Impact

Budget : 350 000 euros